La forêt et ses blessures

Sommaire

L’hécatombe

Les combats qui se déroulèrent sur nos côtes furent effectivement si durs que la poudre et le fer utilisés eurent en quelques mois raison de toute vie végétale. Rappelons nous que sur le fort de Vaux sont tombés en juin 1916 1500 à 2000 obus à l’heure. Côtes et bois conjugués jouèrent un rôle non négligeable pour la défense ou la prise du sol; La Meuse offrit à la défense du Pays un cinquième du front français, soit 120 km dont 60 en forêt.

Destruction massive, sol brûlé, mais aussi débris de toutes sortes vont rendre difficile le retour à la vie : tranchées et boyaux, installations, réseaux de barbelés, ferrailles, mais aussi pièges plus sournois : les projectiles de toutes formes et toutes tailles non explosés ou stockés. En 1928, on avait comblé 28 millions de mètres cube de tranchées et déblayé 53 millions de mètres carré de fil de fer barbelé. Cette récupération a permis de découvrir et d’identifier de nombreux corps de soldats qui ont ainsi rejoint leurs camarades martyrs dans les alvéoles de l’Ossuaire.

L’Est républicain du 13 avril 1960 nous indique qu’à cette date existait encore à Bras un centre de récupération employant plusieurs ouvriers, propriété du Colonel Ricome, installé à l’emplacement du groupement d’entreprises route de Charny, avec un chantier de désamorçage au ravin du Helly et une usine de transformation au village.

Là où les combats n’ont pas atteint la forêt, les cantonnements et l’exploitation massive par le ravitaillement en bois ont créé des clairières nombreuses plus ou moins importantes. On savait déjà qu’il allait falloir un siècle pour retrouver des peuplements normaux. Les forêt étaient essentiellement constituées par des taillis sous futaie où chêne, hêtre et charme étaient les essences dominantes.

Les terrains les plus dévastés, dont le coût de remise en état de culture était censé dépasser la valeur du terrain reconstitué ont été rachetés par l’Etat. Ces surfaces ayant été colorées en rouge sur les cartes gardèrent l’appellation de « Zone Rouge » sous laquelle nous les connaissons encore aujourd’hui. La zone la plus vaste était bien sûr le champ de bataille de Verdun. Rappelons pour mémoire et à cette occasion que le village de Bras ne fut jamais pris mais que Vacherauville fut occupé du 25 février 1916 jusqu’à l’offensive du 15 décembre, et ne quitta la ligne de front que le 20 août 1917. Huit villages disparurent dans la tourmente pour ne plus renaître. Des 15 672 hectares de la Zone Rouge, le secteur de Verdun-Douaumont en représente 10 185; et parmi ces 15 672 hectares, seuls 5 700 étaient couverts de bois.

La reconstruction

Pour s’occuper de la remise en valeur du sol, il fallut retrouver les principaux chemins d’accès souvent disparus que l’on conserva, car ils étaient les anciennes voies naturelles utilisant le terrain selon la plus grande commodité, et en créer de nouveaux pour constituer des parcelles d’environ 800 hectares auxquelles se rattachent les noms de lieux héroïques : bois des caures, de la côte du Poivre, de Thiaumont etc. Il fut prévu d’entretenir ces voies sur une largeur de 10 mètres afin de servir éventuellement de pare-feu, et sur une largeur de 4 mètres pour les layons. Quant aux anciens bois communaux, leurs surfaces sont intégrées dans le périmètre de la Zone Rouge. Le reboisement qui fut une des plus vastes entreprises de ce type réalisées en France constitua en la plantation simultanée de résineux et de feuillus, à savoir pin noir, sylvestre, épicéa, sapin des Vosges, et bouleau, érable, frêne, aune ainsi que peuplier dans les fonds humides. Le délai fixé pour ces travaux fut de vingt années. Or il ne s’agissait à ce moment là que de recréer les conditions nécessaires à la reconstitution de l’humus.

Très rapidement on se rendit compte que « les taillis rejettent avec vigueur et qu’à peu près partout réapparaissent des semis naturels ». La reconstitution ne fut donc vraiment nécessaire qu’à l’emplacement des campements où le piétinement puis l’envahissement de l’herbe a détruit le recrû et rendu impossible la germination. En 1973 a commencé le remplacement de la forêt « pionnière » par la forêt « édaphique », à savoir celle qui correspond au sol, au relief et au climat, chaque essence devant être adaptée à son environnement propre. Ainsi verra t on bientôt le hêtre couvrir 11 000 hectares laissant à partager le reste entre le chêne, l’érable sycomore et l’épicéa. 120 à 150 hectares sont replantés par an, modification qui n’est ni brutale ni spectaculaire, car on utilise le couvert des premiers colons pour installer à leur abri le jeune plan qui s ‘y épanouira naturellement et rapidement.

Les objectifs

L’Office National des Forêts a ainsi trois objectifs : l’introduction de la hêtraie, la préservation des cheptels de chevreuils et de sangliers et la conservation du patrimoine historique et sa mise à disposition au public par l’aménagement des chemins et aires d’accueil.

Le hêtre ou fagus, appartient à la famille des fagacées : chêne, châtaignier, dont la caractéristique est de cacher leurs fruits dans une cupule ligneuse. Il occupe dans nos forêts le second rang après le chêne, soit 10% de nos surfaces boisées. Il est l’arbre des climats pluvieux aux terrains bien drainés, frais et massif et cylindrique peut atteindre une hauteur de 40 mètres pour 1,50m de diamètre. En futaie, il reste droit sur 15 à 20 mètres, ce qui donne une chapelle de colonnes sous une voûte élevée, serrée et sombre d’où une végétation importante est exclue, bien que l’humus de ses feuilles soit très fertile. Ses compagnons sont souvent le sapin pectiné et l’épicéa de montagne, le chêne rouvre et le charme. D’une longévité moyenne de 200 à 300 ans, il peut en atteindre 500, mais son exploitation se fait à 120 ou 150 ans. Longue vie donc à nos forêts.

Son fruit, la faine, toxique à forte dose, peut produire une huile inoffensive par pression à froid, considérée comme la seconde en qualité après l’huile d’olive. Les fleurs, mâles et femelles, poussent sur le même arbre en avril et en mai. Les fleurs mâles sont des chatons. Excellent bois de chauffage, il est également utilisé pour le déroulage pour panneaux, pour la fabrication des sabots ou du petit mobilier ou encore pour la pâte à papier.

La forêt n’est pas seulement cette source toujours renouvelée de matériaux. Elle est aussi le cadre de nos loisirs, lieu de détente et de promenade, sans jamais oublier qu’elle est de plus un véritable laboratoire, immense et fragile, où la nature poursuit son Å“uvre : arbre, feuillage, mousse, champignons, graines, germination, bactéries, humus, mammifères, oiseaux etc.

 

La mémoire demeure

Sous la frondaison frémissante aux riches chants d’oiseaux, le sol a gardé intactes toutes ses cicatrices. Le temps n’a pas effacé les blessures mais la nature a réalisé ce que l’homme n’attendait pas d’elle et qu’il n’a pas réussi par ailleurs : elle s’est appliquée à garder en état ce sol bouleversé ou 400 000 âmes sont restées ensevelies, en le protégeant des intempéries sous le dais de ses branchages réunis.

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